Bastard Free Rider
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Lequel d'entre nous ne passe pas sa vie à essayer d'oublier qu'elle s'achèvera un jour ?
Les hommes n'ayant pu guérir la mort, la misère, l'ignorance, se sont avisés, pour se rendre heureux, de n'y point, songer. [...] Nous courrons sans soucis dans le précipice après que nous avons mis quelque chose devant nous pour nous empêcher de le voir
Désignons par divertissement l'ensemble des faux-semblants que les humains - pour des raisons bien compréhensibles mais qui n'appartiennent qu'à eux - interposent entre la conscience et la certitude de mourrir. A quel mensonge choisit on de croire pour ne pas succomber à la peur de la mort ?
De même que, pour ne pas regarder ce qu'ils ont sous les yeux, les hommes ont le choix entre regarder ailleurs et fermer les yeux. Il existe deux grandes catégories du divertissement : la religion d'un côté, l'hédonisme de l'autre. Dieu ou le plaisir.
La première forme du refus de la mort passe par le mépris de la vie d'ici bas, à l'image de l'"amour véritable" qui aux yeux du christiannisme, suppose qu'on ne s'attache pas au corps vivant de l'être qu'on désire, mais bien plutôt, grâce à lui, à la beauté diaphane et immortelle dont il n'est que l'expression provisoire. Le divertissement consiste ici, paradoxalement, dans le refus même de s'amuser. La réalité (c'est à dire l'éphémère) ne vaut pas le coup. L'homme est ce drôle d'animal inquiet qui regarde ailleurs quand le bonheur est là (et qui se suicide, à l'occasion, quand d'aventure, Dieu meurt). Le divertissement (ou "religion"
fait, en l'occurence, comme si la mort était une affaire si grave qu'il faille à tout prix lui inventer le remède de cheval d'une vie éternelle. Plutôt lever les yeux au ciel que s'envoyer en l'air...
Sous une seconde forme - incontestablement plus subtile, mais non moins folle -, le divertissement (autrement appelé "hédonisme"
consiste non plus à surmonter la mort, mais à profiter de la vie, comme si la vie était un gros gateau dont il s'agirait de manger - mais pourquoi ? - la plus grosse part .
Après l'homme chaste qui se punit d'être mortel, voici l'homme qui veut jouir parce que le temps presse. Fini le paradis, adieu l'au delà, bonjour le septième ciel ! C'est le divertissement de l'homme qui, refusant tête haute la promesse d'une vie après la mort, se persuade qu'en conséquence il est de ceux qui regardent la mort en face...sans voir que c'est là, justement, une façon comme une autre d'oublier qu'il va mourrir. Tel un fumeur qui en grille une pour célébrer l'arrêt de sa tabagie, la téléologie hédoniste remplace le divin par le plaisir dont elle fait indûment une fin en soi. De sorte qu'entre la prière et Priape, entre celui qui cherche un sens et celui qui a pour seul but de jouir, il n'y a qu'une différence de degré. Chez l'hédoniste, la distraction tient lieu d'évasion, l'oubli de soi tient lieu de fuite et l'impiété tient lieu de ressentiment. Le religieux méprise le temps au nom de l'éternité ; L'hédoniste perd son temps dans l'angoisse chaque instant comme s'il était le dernier. Certains, sachant la vie courte se donnent pour seul programme d'en profiter ; D'autres, espérant le paradis, se privent de joie avant de mourrir. Chacun son truc.
"CARPE DIEM" ? Tu parles ! S'il faut jouir du présent, c'est surtout pour oublier à l'avance les lendemains de cuite. Pourtant, quoi qu'on fasse, c'est la satiété qui attend l'appétit, sous les vacances pointe la rentrée des classes, avec le sexe, on devance l'impuissance : sous la plage, les pavés. Comment reprocher à la religion de supprimer le plaisir, quand en supprimant le religieux, on fait soi même du plaisir une pure négation ? Quand il inverse les rôles et tient l'abstinence pour un péché, le culte du présent est tissé de négativité. L'hédoniste croit vivre, mais il continue d'attendre la mort tant bien que mal en choisissant, pour tuer le temps, de remplir le tonneau des Danaïdes avec un robinet d'eau chaude.
L'ivresse du plaisir ou l'opium de la vie éternelle sont deux drogues dures qui mettent l'hédonisme et le chrétien en état de manque. Qu'on ne s'y trompe pas, si Dieu n'existait pas, le chrétien serait un bon vivant, et si Dieu existait, l'hédoniste serait archevêque. Tous deux, comme tous les hommes, font ce qu'ils peuvent : ils ont en commun d'ignorer tous les jours que, comme son nom l'indique, le néant n'existe pas et que, par conséquent, le divertissement est un faux problème.
Propos de Raphaël Enthoven
Questions : Pensez vous que l'on puisse vivre Carpe Diem ? Ou tout n'est il que vanité ?
Les hommes n'ayant pu guérir la mort, la misère, l'ignorance, se sont avisés, pour se rendre heureux, de n'y point, songer. [...] Nous courrons sans soucis dans le précipice après que nous avons mis quelque chose devant nous pour nous empêcher de le voir
Désignons par divertissement l'ensemble des faux-semblants que les humains - pour des raisons bien compréhensibles mais qui n'appartiennent qu'à eux - interposent entre la conscience et la certitude de mourrir. A quel mensonge choisit on de croire pour ne pas succomber à la peur de la mort ?
De même que, pour ne pas regarder ce qu'ils ont sous les yeux, les hommes ont le choix entre regarder ailleurs et fermer les yeux. Il existe deux grandes catégories du divertissement : la religion d'un côté, l'hédonisme de l'autre. Dieu ou le plaisir.
La première forme du refus de la mort passe par le mépris de la vie d'ici bas, à l'image de l'"amour véritable" qui aux yeux du christiannisme, suppose qu'on ne s'attache pas au corps vivant de l'être qu'on désire, mais bien plutôt, grâce à lui, à la beauté diaphane et immortelle dont il n'est que l'expression provisoire. Le divertissement consiste ici, paradoxalement, dans le refus même de s'amuser. La réalité (c'est à dire l'éphémère) ne vaut pas le coup. L'homme est ce drôle d'animal inquiet qui regarde ailleurs quand le bonheur est là (et qui se suicide, à l'occasion, quand d'aventure, Dieu meurt). Le divertissement (ou "religion"
Sous une seconde forme - incontestablement plus subtile, mais non moins folle -, le divertissement (autrement appelé "hédonisme"
Après l'homme chaste qui se punit d'être mortel, voici l'homme qui veut jouir parce que le temps presse. Fini le paradis, adieu l'au delà, bonjour le septième ciel ! C'est le divertissement de l'homme qui, refusant tête haute la promesse d'une vie après la mort, se persuade qu'en conséquence il est de ceux qui regardent la mort en face...sans voir que c'est là, justement, une façon comme une autre d'oublier qu'il va mourrir. Tel un fumeur qui en grille une pour célébrer l'arrêt de sa tabagie, la téléologie hédoniste remplace le divin par le plaisir dont elle fait indûment une fin en soi. De sorte qu'entre la prière et Priape, entre celui qui cherche un sens et celui qui a pour seul but de jouir, il n'y a qu'une différence de degré. Chez l'hédoniste, la distraction tient lieu d'évasion, l'oubli de soi tient lieu de fuite et l'impiété tient lieu de ressentiment. Le religieux méprise le temps au nom de l'éternité ; L'hédoniste perd son temps dans l'angoisse chaque instant comme s'il était le dernier. Certains, sachant la vie courte se donnent pour seul programme d'en profiter ; D'autres, espérant le paradis, se privent de joie avant de mourrir. Chacun son truc.
"CARPE DIEM" ? Tu parles ! S'il faut jouir du présent, c'est surtout pour oublier à l'avance les lendemains de cuite. Pourtant, quoi qu'on fasse, c'est la satiété qui attend l'appétit, sous les vacances pointe la rentrée des classes, avec le sexe, on devance l'impuissance : sous la plage, les pavés. Comment reprocher à la religion de supprimer le plaisir, quand en supprimant le religieux, on fait soi même du plaisir une pure négation ? Quand il inverse les rôles et tient l'abstinence pour un péché, le culte du présent est tissé de négativité. L'hédoniste croit vivre, mais il continue d'attendre la mort tant bien que mal en choisissant, pour tuer le temps, de remplir le tonneau des Danaïdes avec un robinet d'eau chaude.
L'ivresse du plaisir ou l'opium de la vie éternelle sont deux drogues dures qui mettent l'hédonisme et le chrétien en état de manque. Qu'on ne s'y trompe pas, si Dieu n'existait pas, le chrétien serait un bon vivant, et si Dieu existait, l'hédoniste serait archevêque. Tous deux, comme tous les hommes, font ce qu'ils peuvent : ils ont en commun d'ignorer tous les jours que, comme son nom l'indique, le néant n'existe pas et que, par conséquent, le divertissement est un faux problème.
Propos de Raphaël Enthoven
Questions : Pensez vous que l'on puisse vivre Carpe Diem ? Ou tout n'est il que vanité ?