Un complément.....
LIBERATION 15.01.2005
Wal-Mart : le grand méchant groupe se refait une beauté
Le géant américain de la distribution lance une campagne pour réhabiliter une politique sociale critiquée.
Par Pascal RICHE
samedi 15 janvier 2005
Lassé d'être présenté comme le grand méchant groupe qui cannibalise le petit commerce, tue ses fournisseurs, creuse le déficit commercial avec la Chine, exploite ses salariés, recourt à des immigrés illégaux, muselle les syndicats, ferme les yeux sur le harcèlement sexuel, paye les femmes au lance-pierres ou enferme à clé des employés toute la nuit, Wal-Mart a décidé de se défendre dans une campagne de publicité de plusieurs millions de dollars. Le groupe a publié jeudi, dans une centaine de quotidiens américains, une pleine page de pub avec pour slogan : «Wal-Mart travaille pour tous, certains de nos détracteurs ne travaillent que pour eux-mêmes.» Suit une lettre du patron, Lee Scott, pour vanter les pratiques sociales du groupe : «Cette année, nous projetons de créer 100 000 emplois aux Etats-Unis...» En pied de pub, six employés, aussi beaux et multicolores que dans une pub pour Benetton, affichent une mine socialement réjouie. Le groupe a même mis en place un site web consacré au rétablissement de la «vérité», et son patron passe depuis deux jours d'un plateau de télé à l'autre.
Prix écrasés. Ce qui surprend, c'est le ton de la campagne. Lee Scott ne se contente pas de dresser le «vrai» bilan social du groupe, il s'en prend aux «intérêts spéciaux» ­ essentiellement les syndicats ­ qui «inventent leurs propres faits» et «présument à tort qu'ils savent». Le numéro 1 mondial de la distribution (avec 265 milliards de dollars de ventes) est soumis depuis quelques années à un feu roulant de critiques. Des actions en justice pleuvent contre lui, des documentaires télé le traînent dans la boue, et il existe même un site web entièrement consacré à ses méfaits. Les défenseurs de Wal-Mart rétorquent que, dans un groupe employant 1,2 million de salariés, il n'est pas difficile de trouver ça et là des cas de harcèlement sexuel ou de comportements antisyndicaux. Selon eux, c'est surtout la puissance de Wal-Mart qui dérange. En quarante ans, le groupe s'est hissé au premier rang mondial de la distribution, grâce à des prix toujours plus écrasés. Et pour cela il n'y a pas de miracle : il faut maintenir des salaires à des niveaux bas, presser ses fournisseurs comme des citrons ou acheter chinois (Wal-Mart a importé pour 18 milliards de produits chinois en 2004). Rien de très bon en termes d'image, donc.
Les dirigeants de Wal-Mart ont pris conscience du risque. «Les consommateurs pourraient commencer à se sentir coupables de venir chez nous. Les collectivités locales pourraient avoir plus de mal à accueillir nos magasins», reconnaissait, il y a près d'un an, la porte-parole Mona Williams, dans un entretien au magazine Fortune. Dans certains Etats, comme la Californie, le groupe a de plus en plus de difficultés à convaincre des villes de faire une place à ses magasins.
Effet boomerang. Wal-Mart a donc commencé à mettre en scène, dans ses spots de publicité, des employés épanouis. Puis il a étoffé ses équipes de lobbying à Washington. Aujourd'hui, il va beaucoup plus loin, puisqu'il évoque directement, dans cette campagne, les critiques à son égard. Il prend le risque d'un effet «boomerang», en attirant l'attention de clients, jusque-là indifférents aux controverses. Les responsables des relations publiques de Wal-Mart le savent. «Depuis trop longtemps, on a raconté des choses sur notre compagnie, qui sont fausses. Nos associés en ont assez et nous avons décidé qu'il était temps de marquer le coup», a expliqué Lee Scott, généralement avare de commentaires.