LIBERATION 30.09.04
Dassault lance un gratuit antigratuits
Par Catherine MALLAVAL
Le propriétaire du «Figaro» annonce un journal sur Paris destiné à contrer «Metro» et «20 Minutes».
Un nouveau quotidien gratuit devrait sortir ses griffes à Paris dès novembre. C'est ce qu'a annoncé hier Yves de Chaisemartin, vice-président du groupe Socpresse-Dassault (le Figaro, l'Express et de nombreux quotidiens régionaux). Ambition : piler 20 Minutes et Metro, qui ont débarqué dans la capitale depuis plus de deux ans et ne cessent depuis de faire des petits en province.
Bouclier. Une surprise que cette annonce ? A priori, c'est la suite logique d'une stratégie concoctée dès 2003 par la Socpresse et le groupe Hachette, soucieux d'étouffer ces bouffeurs de lecteurs et de publicité de 20 Minutes et Metro dans les zones où ils sévissent déjà. Et leur savonner la planche là où ils comptaient planter leur drapeau. Hachette avait déjà lancé seul Marseille plus, tel un bouclier destiné à protéger son quotidien la Provence. Depuis leur alliance, la Socpresse et Hachette ont en quelques mois lâché d'autres gratuits dans les pattes des fauteurs de troubles : Lille plus, Lyon plus, Bordeaux 7 (en association avec Sud-Ouest). L'objectif est clair : monter un réseau défensif de quotidiens gratuits, baptisé Ville plus, en s'appuyant sur leurs propres bases de quotidiens payants (tel le Progrès de la Socpresse à Lyon...) ou en s'alliant avec d'autres groupes de la presse quotidienne régionale. Et ce en se concentrant sur les villes de plus de 100 000 habitants. Ambition finale : une sorte de quotidien gratuit national, avec ­ et c'est l'essentiel ­ une régie publicitaire commune. Condition sine qua non de ce plan de bataille : être également présent à Paris.
Arroser la capitale. Dès le départ, le projet était là. La mission confiée à un autre groupe «ami», dont Hachette détient 25 % : Amaury, propriétaire du Parisien. Après mûre réflexion, Amaury a jeté l'éponge, craignant de se tirer une balle dans le pied en lançant lui-même un gratuit contre son quotidien payant. Trop risqué. Et trop cher aussi. Car, à Paris, ce sont des centaines de milliers d'exemplaires qu'il faut imprimer, et pas seulement 60 000 comme à Lille... Privés d'Amaury, Hachette et la Socpresse n'abandonnent pour autant. Mais le dossier est retardé par le rachat de la Socpresse par Serge Dassault. «Papy», comme on le surnomme, est-il, lui aussi, prêt à mener la vie dure à 20 Minutes et Metro ? A première vue, il a d'autres projets à fouetter. Plus urgents. Telle la tentative de s'allier à TF1. Le suspense dure, durant lequel Hachette pousse à la roue. Yves de Chaisemartin y a mis fin hier, sans préciser si Hachette est associé au projet. Etonnant quand on saura que la rumeur le place sur un siège éjectable. Avec de plus en plus d'insistance cette semaine.
«Notre marché». Balayant la question de son éviction d'un : «Tout le monde se fout de savoir ce que fera Yves de Chaisemartin demain ou après-demain», le vice-président de la Socpresse, invité hier du Club de la cité, a préféré se concentrer sur son annonce en forme de bombe : «Les gratuits, ce sont des sous-dépêches de l'AFP, ce n'est pas là que vous verrez des journalistes en Irak, pas là que vous verrez des analyses et des commentaires sérieux sur l'évolution de la société», mais... «cela existe. On est obligés d'y être, car c'est notre marché». Dont acte.
Les quotidiens payants doivent-ils trembler de cette décision de Chaisemartin de «ne pas se laisser faire» par Metro et 20 Minutes ? Oui et non. Car, comme le note un spécialiste du marché, «l'arrivée de ce nouveau quotidien gratuit aura une conséquence certaine : Metro et 20 Minutes, qui n'arrêtent pas de repousser la date à laquelle ils comptent être à l'équilibre, vont encore devoir repousser cette échéance de plusieurs années.»