Salut, à tous. Si ces quelques précisions peuvent aider quelqu'un dans le futur, c'est toujours ça de gagné.
Perlette a dit:
qui dit équilibre sur un marché dit libéralisme
Argh, c'est plutôt inexact, ceci, et pour trois raisons :
- les théories de l'équilibre général et partiel, viennent d'une part de Walras et de l'école de Lausanne, et d'autre part de Marshall, et de l'école anglaise. Or, Walras avait une position très ambiguë sur pas mal de points, tant et si bien qu'il se rapprochait politiquement plus des socialistes que des libéraux (on aurait dit probablement plus social-démocrate à notre époque). A voir, par exemple, ceci :
http://www.globenet.org/aitec/chantiers/sp/resumsp/walras.htm, et à noter également l'article de Charles Péguy dans
La Revue socialiste du 15 février 1897 : « Un économiste socialiste, M. Léon Walras ».
- les théories de l'équilibre général, sont intimement liés aux hypothèses du paradigme néo-classique. Or, il existe un courant marxiste analytique, qui a essayé de re-justifier le marxisme avec les hypothèses néo-classiques (Roemer en fait parti) - et une théorie de la valeur correcte (cad, ils ont abandonné la "valeur-travail")
- il existe un autre courant parmi la révolution marginaliste de 1870, outre celui de Walras, et Jevons, qui est l'école autrichienne, sous la houlette de Carl Menger. Celle-ci regroupe des économistes comme von Wieser, Böhm-Bawerk, Ludwig von Mises, Friedrich von Hayek - qui n'accepte pas du tout les hypothèses néoclassiques, et ne concoit guère de sens à une théorie de l'équilibre (cette position est particulièrement prononcée chez Menger, Böhm-Bawerk, et von Mises. Au contraire, Hayek et von Wieser ont plus tenté un certain rapprochement avec les walrasiens et les marshalliens). Ce qui différencie fondamentalement l'école autrichienne des néoclassiques, est une certaine épistémologie (explosée par Mises dans les premiers chapitres de
Human Action) et une prise en compte capitale du temps, et de la dynamique (un des grands reproches que l'on peut faire à une théorie de l'équilibre). Cette école autrichienne a des positions autant libérales, voire bien plus que pas mal de néoclassiques libéraux (pêle-mèle : Gary Becker, Milton Friedman, Patrick Buchanan, etc.)
:arrow: l'école classique
*A.Smith, 1723-1790: recherche sur la nature et les causes de la richesse des nations, 1776.
considéré comme le père fondateur de la science économique, il observe les transformations dues à la révolution industrielle dans son pays (il est écossais); il attribue à la division du travail la croissance éco et au marché la faculté de concilier intérêt général. bien que le symbole du libéralisme éco, il en perçoit nettement les effets pervers.
Oui, et non, c'est nettement plus compliqué.
D'une part, parler de Smith comme le père fondateur de la science économique, est largement surestimer son travail, notamment au regard des travaux antérieurs d'économistes français tel que Quesnay, Turgot (les physiocrates), Cantillon, Condillac... Smith, en tant qu'économiste, n'apporte quasiment rien de nouveau, et au contraire, propage un certain nombre d'erreurs fatales à l'école classique d'économie. Chez Smith, on trouve une théorie objective de la valeur (qui sera reprise par Ricardo), qui servira de justification à la théorie de l'exploitation marxiste (Marx est le dernier des classiques), alors que Cantillon écrivait déjà, en page 9, de son livre
le Commerce et le Gouvernement (1776) : "On dit qu'une chose est utile, lorsqu'elle sert à quelques-uns de nos besoins. D'après cette utilité, nous l'estimons plus ou moins ; c'est-à-dire que nous jugeons qu'elle est plus ou moins propre aux usages auxquels nous voulons l'employer. Or, cette estime est ce que nous appelons
valeur".
Smith n'est en fait interessant qu'en tant que philosophe (dans sa
Théorie des sentiments moraux, ou dans quelques passages de la
Richesse des nations), livres dans lesquels il montre bien que le libéralisme a aussi un versant moral (et que de ce fait, il n'est pas la "pensée officiel du capitalisme" et ne répond pas non plus à une superstructure idéologique du capitalisme).
Quant à la main invisible, pour mémoire, elle est cité une seule fois au détour d'une phrase dans la
Richesse des nations (et encore, l'idée n'est pas de lui mais de Mandeville, dans sa fable des abeilles)
*T. Malthus, 1776-1834: principes d'économie politique, 1820.
pasteur anglican, il est aussi connu pour ses propositions en matière de démographie. il combat la loi d'aide aux pauvres et admet, au contraire de Say, la possibilité d'un déséquilibre dû a un excès d'épargne.
Classer Malthus parmi les libéraux, est un tantinet osé - bien qu'il soit indéniablement un économiste de l'école classique (ce que Marx était également, sans être libéral pour autant). D'une part, il y a deux Malthus, et il a fluctué dans ses positions tout au long de sa vie (partisan du protectionnisme, à certains moments, par exemple). Et d'autre part, parce qu'il ne s'oppose pas aux lois d'aide aux pauvres pour les mêmes raisons que les libéraux (ceci s'y oppose parce qu'elles sont étatisées, mais non parce que la fraternité soit effectivement abolie).
Pour les classiques libéraux, on peut rajouter par exemple :
- John Stuart Mill (bien qu'il tente une synthèse du socialisme et du libéralsme, il reste indéniablement bien plus libéral que pas mal de monde).
- Frédéric Bastiat (plus pamphlétaire que réellement essentiel à l'avancée des idées économiques - Schumpter le reconnait, il réintroduit néanmoins un semblant de théorie subjective de la valeur, dans ses
Harmonies économiques (1850), et fait également parti du libéralisme au sens large, notamment juridico-politique, par son texte
la Loi)
:arrow: l'école néo-classique
en utilisant les techniques mathématiques (et en particulier le raisonnement à la marge - d'où leur nom de marginalistes), les économites néo-classiques établissent qu'en situation de concurrence, le système est en situation optimale (meilleure allocation possible des ressources).
Leurs hypothèses implicites (et notamment du modèle walrassien d'équilibre général) sont, entre autres, la concurrence pure et parfaite (dont les conditions sont explicités plus tard, dans les années 1920, par Knight), où les entrepreneurs sont des sortes de zombies techniciens... dont le modèle factuel le plus proche est l'économie planifiée socialiste. :mrgreen:
les idées essentielles
*l'homo economicus
l'homme est un être rationnel, qui cherche en toute occasion à maximiser son plaisir. mais, si son comportement peut paraître égoïste, il sert au progrès général de la société. laisser les individus s'enrichir, c'est donc enrichir la nation toute entière.
Il ne faut tout de même pas oublié de parler de dire que ce modèle de l'homo oeconomicus reste un outil d'analyse, et non pas de réalité factuelle.
Ceci dit, puisque je parlais de Ludwig von Mises, au-dessus, et de l'école autrichienne d'économie (lire ça, par exemple :
http://cepa.newschool.edu/het/schools/austrian.htm), je cite un passage pour montrer que pas mal de libéraux, sont très loin de partager le modèle de l'homo oeconomicus, et les hypothèses du paradigme néoclassique :
Ludwig von Mises a dit:
L'économie subjectiviste moderne commence par la résolution du paradoxe apparent de la
valeur. Elle ne borne pas ses théorèmes aux actions des seuls hommes de négoce, ni ne s'intéresse à un fictif homo oeconomicus. Elle étudie les inexorables catégories de l'agir de tout le monde. Ses théorèmes concernant les prix des denrées, les taux des salaires, et les taux d'intérêts se réfèrent à tous ces phénomènes sans aucun égard aux mobiles qui font que les gens achètent ou vendent ou s'abstiennent d'acheter ou de vendre. Il est temps d'écarter entièrement toute référence à la tentative avortée de justifier la déficience des économistes passés en faisant appel au fantôme de l'homo oeconomicus.
(...)L'on ne peut dénier que toute investigation concernant la relation entre prix et coûts présuppose à la fois l'usage de monnaie et le processus de marché. Mais les économistes mathématiciens ferment les yeux à cette évidence. Ils formulent des équations et tracent des courbes supposées décrire la réalité. En fait ils décrivent seulement un état de choses hypothétique et irréalisable, nullement similaire aux problèmes catallactiques en question. Ils substituent des symboles algébriques aux termes définis en monnaie employés dans le calcul économique, et ils croient que cette procédure rend le raisonnement plus scientifique. Cela impressionne fortement le profane crédule.
(...)Ce sont les deux erreurs fondamentales de l'économie mathématique qu'il faut incriminer.
Les économistes mathématiciens sont presque exclusivement préoccupés d'étudier ce qu'ils appellent équilibre économique et situation statique.
[...] Les étudiants sont désorientés. Dans les cours des économistes mathématiciens ils doivent avaler des formules décrivant d'hypothétiques états d'équilibre, où il n'y a plus d'action
quelconque. Ils en concluent aisément que ces équations ne servent à rien pour comprendre les activités économiques.
(...)Ils délimitent seulement les contours d'une situation imaginaire dans laquelle le processus de marché cesserait de fonctionner. Les économistes mathématiciens négligent toute l'élucidation théorique du processus de marché, pour s'amuser évasivement avec une notion auxiliaire employée dans son contexte mais qui est dénuée de sens lorsqu'on l'emploie hors de ce contexte.
(...) L'économie étudie les actions réelles d'hommes réels. Ses théorèmes ne se réfèrent ni à l'homme idéal ni à des hommes parfaits, et pas davantage au mythique homme économique (homo oeconomicus) ni à la notion statistique de l'homme moyen (average man). L'homme avec toutes ses faiblesses et ses limitations, tout homme tel qu'il vit et agit, voilà le sujet d'études de la catallactique. Toute action d'un homme est un thème de praxéologie.
J'ai personnellement rarement pu lire, une critique aussi acerbe de l'épistémologie néo-classique.
:arrow: portée actuelle
la tradition libérale, incarnée par Hayek (1899-1992), a retrouvé une nouvelle vigueur à la faveur de la crise de 1973 qui a affaibli les positions keynésiennes. aujourd'hui, les néo-libéraux se répartissent dans 2 écoles principales
En fait, c'est un peu plus complexe, déjà parce que le terme de néolibéralisme n'est pas des plus appropriés (il n'y a pas de rupture philosophique, juridique ou économique entre les classiques libéraux, et les modernes/néo-classiques libéraux).
Maintenant, en ce qui concerne la classification des économistes libéraux :
* parmi les néo-classiques :
- les monétaristes, autour de Milton Friedman.
- les membres de l'école du Public Choice.
- des économistes plus ou moins inclassables, en ce qu'ils s'intéressent à d'autres domaines qui l'économie (par exemple, le droit), tout en y applicant des méthodes issues de l'épistémologie néoclassiques. Par exemple, Gary Berker (en association avec Posner. Ils tiennent d'ailleurs un blog :
http://www.becker-posner-blog.com/index.html.
* parmi l'école autrichienne, et notamment les poursuivants de von Mises :
- Hayek, qui est quelque peu à part, puisqu'il a tenté plus ou moins de se rapprocher des néoclassiques, sans se confondre avec eux, et il a également écrit de très importants ouvrages sur le droit (discipline éminement libérale, et bien plus fondamentale que l'économie), comme
Droit, législation et liberté, ou encore des essais politiques comme la
Route de la servitude.
- des économistes plus hard, comme Hoppe, Rothbard (partisans en droit de la tendance dite jusnaturaliste, de droit naturel, dans la mouvance de Locke.)
Voili, voilou, en espèrant n'avoir pas été trop pompeux.