Démocratie contre terreur ? Bush part en croisade…
La guerre actuelle en Irak serait-elle donc « plus » symbolique qu’une autre ?
Le premier indice est le slogan « guerre au terrorisme ». Le terrorisme est une méthode, non une entité : lui faire la guerre a autant de sens que dire qu’en 39-45 les Alliés combattaient la Blitzkrieg. Le terrorisme peut "préparer" la guerre (la guerre de partisans ou de la guérilla envisagées comme stade suivant dans la montée de la violence), la compléter, voire lui servir de substitut. C’est une violence armée sporadique menée par des groupes clandestins. Elle vise des fins politiques par des voies et cibles symboliques. Difficile de dépasser en ce domaine la destruction des icônes qu’étaient les Twin Towers. Pour sa part, le djihadisme se fixe comme but (à défaut de la conversion de la Terre au salafisme) d’infliger des blessures symboliques à l’Occident et de compenser en nombre de victimes le préjudice subi par l’Oumma.
Une guerre à la terreur supposerait ses propres critères de victoire. La GWOT (Global War on Terror) devrait donc à la fois rendre le terrorisme matériellement impossible (en détruire les bases arrières, les réseaux financiers, les armements) et l’écraser moralement. Elle ne prendra fin, selon le mot de D. Rumsfeld que le jour où « plus personne ne songera à s’en prendre au mode de vie américain ». La seule méthode pour que l’autre cesse de vous haïr, ne serait-elle pas qu’il devienne comme vous ?Le refus de toute notion de territoire ou de victoire politique « classique » dans la GWOT, sa conception comme première guerre globale (ou première guerre de la globalisation) marquent une rupture : ainsi, même la conquête de l ‘Afghanistan ou de l’Irak sont dites secondaires au regard des buts planétaires. Il ne s’agit pas seulement de priver l’ennemi des moyens (armes, bases arrières ou régimes favorables) mais de le faire renoncer à ses fins.Mais la preuve se trouve dans les déclarations de G.W. Bush lui-même. Cette guerre doit « prouver » quelque chose : la résolution de l’Amérique, la crainte des méchants, la force contagieuse de la démocratie. Exemplarité et valeur d’annonce la distinguent des formes classiques de guerre « idéologique » et même des guerres religieuses. Jusqu’à présent gagner une guerre de religion consistait à prendre un territoire, pour en convertir ou en exterminer les habitants. Pour les guerres idéologiques (à supposer qu’il y en ait de non idéologiques) à combattre au service d’idées et à renverser des régimes pour les réaliser. Or, assiéger Berlin pour écraser le nazisme n’est pas prendre Bagdad pour démocratiser le monde arabe par contagion.Du côté djihadiste, la guerre est destinée à humilier l’Occident en frappant ses emblèmes ou pour appliquer la loi du Talion en réponse à la persécution des vrais croyants par « les Juifs et les Croisés »… Bref il s’agit d’incarner la colère de Dieu et de frapper de crainte les méchants.Mais dans l’esprit de G.W. Bush le combat n’est pas moins d’ordre spirituel. Il l’est d’abord parce que c’est un combat contre les forces du Mal, les Tyrans, ceux qui « ont peur de la liberté ». Mais il est aussi parce que l’ennemi est censé agir par "pure perversion morale", par haine essentielle de la Démocratie et de la liberté, parce que ces gens professent une vision du monde à rebours de celle des Américains, pas par intérêt. Le but devient moins de changer un rapport de forces que d’envoyer un signal.
« Faire de la présentation d’une image la base de toute politique, - chercher, non pas la conquête du monde, mais à l’emporter dans une bataille dont l’enjeu est « l’esprit des gens », voilà quelque chose de nouveau dans cet immense amas des folies humaines enregistrées par l’Histoire. ». Classiquement la guerre visait la volonté de l’ennemi. Aura-t-elle désormais pour fin qu’il cesse « de haïr tout ce que nous aimons » selon le mot de G.W. Bush, donc qu’il consente à aimer la liberté et le système qui le garantit ? Autrefois, le vaincu était censé renoncer à quelque chose : son territoire, son pouvoir, ses armes, ses griefs éventuellement sa vie. Désormais, il sera soumis à un impératif inédit : « Deviens comme moi. Révèle le démocrate qui est en toi. ». Il faudra donc qu’il consente à devenir autre. Quand il n’est plus question de supprimer le Mal par la force, mais d’utiliser la guerre pour propager le Bien il faut envisager une hypothèse délirante : que la puissance dominante emploie désormais la guerre comme média.