Apprendre à enseigner sur le tas ou à l'école : le débat est relancé
Les personnels des instituts universitaires de formation des maîtres (IUFM) ont le blues. La perspective de la prochaine disparition de ces lieux qui, depuis leur création en 1990, forment les enseignants du premier et du second degré se fait de plus en plus précise. "On a le sentiment d'avoir reçu le dernier coup de bambou", confie, sous le sceau de l'anonymat, un responsable. Cette perspective découle de l'annonce le 27 mai par Nicolas Sarkozy du recrutement des enseignants au niveau master 2, soit bac + 5 (la formule employée est celle de "masterisation"

à partir de 2010. Et de la confirmation officieuse par l'Elysée, le 30 mai, que cela aurait pour conséquence "la disparition à terme" des instituts. Depuis, les protestations se multiplient devant ce qui semble remettre en question le principe d'une formation professionnelle spécifique des enseignants, au profit du seul "compagnonnage", c'est-à-dire l'accompagnement des débutants par des enseignants aguerris.
La "masterisation" pose comme condition au recrutement que le candidat à un concours d'enseignement (comme le CAPES) soit titulaire d'un master, acquis dans n'importe quelle discipline. Tout reçu au concours deviendrait immédiatement enseignant et serait affecté à un poste, mais sur un horaire limité, afin de pouvoir bénéficier du "compagnonnage". Jusqu'à présent, la plupart des enseignants sont formés (après, au minimum, la licence) en deux ans : une première année essentiellement académique, en IUFM ou non, pour préparer le concours, une deuxième en IUFM seulement et en tant que "stagiaire", payé par l'éducation nationale, pour se former au métier proprement dit. C'est cette deuxième année dont la disparition est programmée en 2010. "Ce ne sont pas seulement les IUFM qui disparaissent, c'est la professionnalité du métier enseignant qui est en cause", estime Jean-Louis Auduc, directeur adjoint de l'IUFM de Créteil. Selon lui, "c'est comme si l'on disait aux futurs magistrats : vous avez votre master de droit, maintenant jugez tout de suite, sans passer par l'Ecole nationale de la magistrature..."
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INCERTITUDE"
Plus modéré, mais tout de même amer, Jacques Durand, responsable de l'IUFM d'Orléans-Tours, juge qu'une "grande incertitude pèse maintenant sur la professionnalisation".
La conférence des directeurs d'IUFM a pris acte du projet gouvernemental, en déclarant mardi 3 juin que ces instituts étaient "prêts à relever le défi de l'élévation qualitative de la formation des enseignants". Toutefois, elle juge à propos du compagnonnage que si le rôle des collègues auprès des débutants est "non négligeable", il "ne se substitue pas à une formation initiale de qualité". La CDIUFM prône un "cursus cohérent de master en deux années de formation universitaire articulant étroitement formation académique et formation professionnelle".
"Que signifie la liberté pédagogique s'il n'y a plus de pédagogie ?", demande pour sa part André Ouzoulias, professeur à l'IUFM de Versailles, rappelant que la loi Fillon d'avril 2005 (loi d'orientation sur l'avenir de l'école) avait décidé l'intégration des IUFM dans les universités, réalisée en 2007, " pour mieux articuler formation pédagogique et connaissances scientifiques". Le gouvernement s'apprêtant à redéfinir les concours d'enseignement, il reste à savoir ce qu'il adviendra du "référentiel de compétences" issu fin 2006 des travaux du Haut Conseil de l'éducation. Le HCE avait énoncé une série de compétences non académiques, comme la nécessité de "savoir gérer une classe", que devait maîtriser le futur enseignant.
Luc Cédelle
Le Monde, 10 juin 2008.