chrismarie31
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MON AMI PIERROT
Mon ami Pierrot s’est suicidé cette nuit. Pour une cause bête.
Tout, en lui, reflétait pourtant la joie de vivre. Son physique en premier ; assez grand et costaud, il avait la tête ronde, le visage parsemé de taches de rousseur, les yeux noirs avec ce qui ressemblait à un reflet doré, les cheveux courts mais épais et frisés, d’un roux très sombre, qui devenait brun ou noir selon le jeu de la lumière et de l’ombre, il gardait toujours ses épaules redressées, le menton haut et le regard fier, souvent souriant. Il s’habillait rarement de noir, gris ou blanc.
- Les couleurs vives, surtout chaudes, et principalement le rouge, disait-il poétiquement, sont le symbole de l’amour, de la vie, de la joie.
Il aimait rire, faire du sport, était nerveux et toujours en mouvement. Il était timide, mais savait aller vers les autres. Il n’avait pas mal d’amis, deux parents très unis, qui l’aimaient tendrement, d’après l’impression que j’en garde. C’était un adolescent toujours bien dans sa peau, ne déprimant jamais. Du moins le croyait-on.
Car Pierrot, en effet, avait un gros défaut : hyperémotif, hypersensible, il était, psychologiquement, très fragile, beaucoup plus fragile qu’il ne le laissait deviner. Et cela, j’étais, je crois, la seule à le comprendre. Peut-être parce que j’ai aussi ce problème d’hypersensibilité.
Mais pour ma part, je sais confier certains ennuis à mes amis sans les noyer, je demande conseil à plusieurs personnes, de mon âge mais aussi plus âgées. Or, lui ne s’ouvre à personne. A part à moi, parce que « je suis la seule à le comprendre » me dit-il.
Grand romantique et poète, à mon instar, Pierrot s’était mis à travailler à la bibliothèque de notre village. Lorsque j’y étais entrée, il y avait deux jours de permanences dans une ancienne salle de classe de l’école. Puis, le local étant devenu trop petit, nous avions du en changer. De ma propre initiative, j’avais ouvert, avec l’accord de la directrice, un troisième jour, le mercredi, et c’était principalement mon ami et moi qui en assurions les permanences. Pierrot arrivait souvent en même temps que moi, était assidu, enthousiaste et motivé dans ses tâches.
Un de ces mercredis, nous travaillions donc tous deux à la bibliothèque, avec un autre collège, Sabrina, prof à la retraite.
Revenant d’une des étagères où je rangeais les livres, je vis Pierrot se lever de sa table où il travaillait et prendre le scotch, placé devant Sabrina qui, assise à la table derrière lui, étiquetait des documentaires. Distrait, il faillit lui faire heurter sa tête, et la femme éloigna celle-ci.
- Attention, Pierrot ! fit-elle en riant.
- Ah, Sabrina, fit-il. T’inquiète. Même si je déteste les profs…
Je n’entendis pas le reste, bien qu’il parlait trop fort, de sa voix habituelle tonitruante, trop fougueuse, qu’il ne savait maîtriser. Mais je sus tout de suite que ce n’était que de la connerie. Pierrot voulait plaisanter, mais ce n’était pas son fort et ses blagues, sans qu’il s’en rende compte, étaient souvent mauvaises. Tout ça parce qu’il en avait eu après un de ses profs.
Le surlendemain de cet incident, Pierrot vint me voir, en larmes, ce qui me surprit.
Quelqu’un avait dit à sa mère qu’il avait eu un problème avec une personne de la bibliothèque. Qu’il avait failli jeter le scotch à la tête de cette personne. Et qu’il a dit « je déteste les profs » !
- Mais c’est pas vrai ! geignit Pierrot. C’est de la blague !
- Pierrot, lui dis-je calmement, il vaut mieux se taire quand il y a des gens, tu ne sais pas s’ils ne vont pas tout raconter à tout le monde, s’ils ne vont pas se mêler de ce qui ne les regarde pas. Mais tu sais, ça arrive dans tous les villages, ça arrive à tout le monde.
- On nous connaît trop bien, c’est ça le problème ! gémit-il en essuyant ses yeux. Je déteste les villageois, je déteste mes parents, je déteste tout le monde ! Il n’y a vraiment que toi qui es super sympa, au moins toi tu sais toujours dire les choses en face. Et le pire, c’est que ma mère ne veut même pas me dire qui l’a fait pour que je lui casse la gueule ! Elle a l’air de vouloir que je me laisse éternellement marcher sur les pieds ! Et elle ne veut pas que je quitte la biblio parce que les gens se diraient « tu vois, il y a réellement eu un problème ».
- Pierrot, c’est aussi de ta faute. Tu dois faire attention à ce que tu dis, surtout si tu veux rire. Et il faut apprendre, à ne pas parler si fort, surtout quand il y a des gens autour de toi.
Il soupira, et me tourna soudain le dos, ce qui n’était pas dans ses habitudes, et s’en fut, sous mon regard songeur. Je confrontai ce qu’il m’avait dit à la réalité.
Je n’ai pas toujours su être franche envers tout le monde, particulièrement ceux avec qui j’ai eu des ennuis, et trouver le juste milieu entre le silence et la parole, entre l’adaptation et la défense pour ne pas me laisser marcher sur les pieds. Cela avait pris des années de dure labeur sur moi-même. Et j’avais réellement commencé le travail après un incident semblable à celui de Pierrot, alors que je n’étais qu’à ma première année de bibliothèque. Et c’était aussi en grande partie de ma faute, parce que, surexcitée, je criais n’importe quoi. J’avais rabâché cela durant neuf mois, avant de tout plaquer en plein milieu d’une permanence, estimant que j’en avais marre de laisser les autres me piétiner sans me défendre.
Puis, six semaines plus tard, après que ma mère, s’étant aperçue que je n’allais plus à la bibliothèque, m’avait profondément blessée en me disant que « je ne sais pas m’adapter aux gens », j’avais fait une grosse crise nerveuse avec des envies suicidaires devant plusieurs amies, qui m’ont conseillée de retourner à la bibliothèque, car je m’adaptais bien, les gens m’aimaient bien, et qu’eux, à ma place, ils oublieraient cet incident. J’étais donc revenue, mais plus calme, plus silencieuse, plus renfermée parce que plus prudente.
- Demain, Pierrot ira mieux, pensai-je.
Mais je me trompais. Le mercredi suivant, quand j’ouvris la bibliothèque, Pierrot arriva en retard, silencieux, la tête basse, les yeux tristes, les épaules voûtées, traînant les pieds et ne regardant personne. Quand je lui demandai la raison de cet état, il se mit en colère.
- Quoi ? cria-t-il. Tu ne te souviens déjà plus de ce qu’il s’est passé ? Cette salope… ou ce salaud, je ne sais pas, qui a mouchardé à ma mère comme quoi j’allais jeter le scotch à la tête de Sabrina ?
Je lui suggérai de tirer un trait sur cet incident. Ce n’était rien, même pas une rumeur de village. Je lui rappelai qu’il m’était arrivé une mésaventure comme ça, et que j’avais réussi à la surmonter, faisant même une leçon de sagesse. Ne parvenant pas à le convaincre, je lui demandai de se plonger dans le travail d’étiquetage de nouveaux livres qui se trouvaient sur sa table. Mais il renversa la pile en criant des imprécations contre les documentaires et contre les villageois. Puis il la ramassa à nouveau, et fit son travail vite et mal en grommelant toujours.
- Ecoute, lui dis-je, ne fais pas retomber la faute sur la bibliothèque ! Fais ton travail correctement ! Et puis, nous aussi devons nous remettre en question ! Nous aussi avons nos défauts.
Il me jeta un regard si noir que je n’eus aucune envie de continuer à parler, et me retournai, morose, repensant à quelqu’un à qui j’avais hurlé un reproche à travers tout le club dans lequel nous étions, Elle l’a entendu, mais le club aussi. Et elle n’en a pas fait tout un drame.
Et depuis, Pierrot ne parlait plus, se renfermait sur lui-même, ne soignait plus son physique, et venait à la bibliothèque sans enthousiasme.
J’avais beau lui dire que des choses pareilles arrivaient à tout le monde, surtout dans les villages, que ceci n’était pas même une rumeur qui court dans le village, alors que des gens subissent les conséquences de calomnies qui courent dans les leurs, et que ce sont des leçons de vie qui nous apprennent à être plus prudents sur ce qu’on dit. Que le « cafard » comme il appelait le responsable de l’incident a sûrement déjà oublié celui-ci, et que le fait de continuer de travailler montrera qu’il n’y a eu, en réalité aucun problème. Qu’il faut apprendre à gérer nos émotions. Et que si les parents ne comprennent pas toujours le fond de ces dernières, où n’y font pas attention, il ne faut pas y prendre garde, ils ont aussi leurs défauts.
Mais, alors qu’autrefois Pierrot me considérait comme sa confidente et m’écoutait, j’avais à présent l’impression de parler dans le vide.
Je lui conseillai plusieurs fois d’aller consulter un psychologue, lui donnai l’adresse de celui chez qui j’allais quelques années plus tôt, de m’accompagner aux séances de yoga, lui proposai de lui prêter mon livre et mon cahier de la « confiance en soi », qui m’avait tant aidée à changer. Mais ce n’était plus qu’un roc inébranlable, enfermé dans sa tristesse et dans un mutisme presque inquiétant.
Mais que pouvais-je de plus pour lui ? Je me le suis demandée. Rien. Je ne pouvais que le conseiller en amie. Pierrot était encore un enfant. Il m’est arrivé bien souvent de penser que, bien qu’il soit d’un âge adolescent assez proche de l’adulte, ce n’était encore qu’un enfant. Insouciant, joyeux, mais aussi immature, et trop vulnérable psychologiquement.
Cette nuit, ses parents ont entendu comme une détonation. Ils l’ont trouvé étendu à terre, la tête baignant dans son sang, le vieux pistolet de son père abandonné près de sa main.
Pierrot n’a pas laissé de billet sur la table. Il m’a écrit une courte lettre, me demandant pardon de ne pas m’écouter, me disant que son village et ses parents l’ont tué, et l’a postée de façon à ce qu’elle arrive chez moi le jour même de son acte fatal.
Portée par la douleur et le dégoût, j’ai couru jusqu’au centre du village y pleurer et y vomir. Ce village de solidarité, de dialogues, où les gens se connaissent si bien était aussi un village d’hostilités, une fosse aux loups, où l’air le plus chaud peut être glacial.
Mais ce n’était pas ça ce que je pensais vraiment à ce moment. C’est ce que pensait Pierrot, c’est ce que j’aurais pensé au temps de mon propre incident. En fait, j’étais dégoûtée par son geste, lui qui aimait tant la vie, et parce qu’il me semblait avoir échoué avec lui.
- Ah Christelle, me disent les gens, on l’aimait si bien, ton Pierrot. Autant que toi.
Oui, mais l’ont-ils montré ? Moi, ça ne fait (presque) plus rien, je suis aguerrie, mais à Pierrot, l’ont-ils montré, en ne respectant pas sa faiblesse psychologique ? En allant tout dire à sa mère, au lieu de savoir se taire, où de le dire en face ? D’un autre coté, le garçon n’avait pas tort de se révolter, même si ce n’est pas en se tuant qu’il aurait du le faire ; ces gens qui préfèrent dire ce qui ne va pas à nos mères nous donnent l’impression de nous prendre, en partie, pour des enfants. Mon psychologue m’avait dit à propos de mon propre incident : « il aurait du se taire, ou alors vous demander en face ce qui le tracassait ». Devenant adulte, j’avais appris peu à peu à gérer mes émotions. Tout le monde a une certaine sensibilité, mais si personne ne la maîtrisait, la vie serait impossible.
Oh, Pierrot, pourquoi donc n’as-tu pas pris, comme moi, le temps de te soigner, le temps de devenir adulte ? Jamais je ne pourrais combler, dans mon cœur et à la bibliothèque, ce vide énorme que tu as laissé, jamais je ne pourrais soigner cette blessure-là, bien pire que celle infligée par une rumeur de village !
Mon ami Pierrot s’est suicidé cette nuit. Pour une cause bête.
Tout, en lui, reflétait pourtant la joie de vivre. Son physique en premier ; assez grand et costaud, il avait la tête ronde, le visage parsemé de taches de rousseur, les yeux noirs avec ce qui ressemblait à un reflet doré, les cheveux courts mais épais et frisés, d’un roux très sombre, qui devenait brun ou noir selon le jeu de la lumière et de l’ombre, il gardait toujours ses épaules redressées, le menton haut et le regard fier, souvent souriant. Il s’habillait rarement de noir, gris ou blanc.
- Les couleurs vives, surtout chaudes, et principalement le rouge, disait-il poétiquement, sont le symbole de l’amour, de la vie, de la joie.
Il aimait rire, faire du sport, était nerveux et toujours en mouvement. Il était timide, mais savait aller vers les autres. Il n’avait pas mal d’amis, deux parents très unis, qui l’aimaient tendrement, d’après l’impression que j’en garde. C’était un adolescent toujours bien dans sa peau, ne déprimant jamais. Du moins le croyait-on.
Car Pierrot, en effet, avait un gros défaut : hyperémotif, hypersensible, il était, psychologiquement, très fragile, beaucoup plus fragile qu’il ne le laissait deviner. Et cela, j’étais, je crois, la seule à le comprendre. Peut-être parce que j’ai aussi ce problème d’hypersensibilité.
Mais pour ma part, je sais confier certains ennuis à mes amis sans les noyer, je demande conseil à plusieurs personnes, de mon âge mais aussi plus âgées. Or, lui ne s’ouvre à personne. A part à moi, parce que « je suis la seule à le comprendre » me dit-il.
Grand romantique et poète, à mon instar, Pierrot s’était mis à travailler à la bibliothèque de notre village. Lorsque j’y étais entrée, il y avait deux jours de permanences dans une ancienne salle de classe de l’école. Puis, le local étant devenu trop petit, nous avions du en changer. De ma propre initiative, j’avais ouvert, avec l’accord de la directrice, un troisième jour, le mercredi, et c’était principalement mon ami et moi qui en assurions les permanences. Pierrot arrivait souvent en même temps que moi, était assidu, enthousiaste et motivé dans ses tâches.
Un de ces mercredis, nous travaillions donc tous deux à la bibliothèque, avec un autre collège, Sabrina, prof à la retraite.
Revenant d’une des étagères où je rangeais les livres, je vis Pierrot se lever de sa table où il travaillait et prendre le scotch, placé devant Sabrina qui, assise à la table derrière lui, étiquetait des documentaires. Distrait, il faillit lui faire heurter sa tête, et la femme éloigna celle-ci.
- Attention, Pierrot ! fit-elle en riant.
- Ah, Sabrina, fit-il. T’inquiète. Même si je déteste les profs…
Je n’entendis pas le reste, bien qu’il parlait trop fort, de sa voix habituelle tonitruante, trop fougueuse, qu’il ne savait maîtriser. Mais je sus tout de suite que ce n’était que de la connerie. Pierrot voulait plaisanter, mais ce n’était pas son fort et ses blagues, sans qu’il s’en rende compte, étaient souvent mauvaises. Tout ça parce qu’il en avait eu après un de ses profs.
Le surlendemain de cet incident, Pierrot vint me voir, en larmes, ce qui me surprit.
Quelqu’un avait dit à sa mère qu’il avait eu un problème avec une personne de la bibliothèque. Qu’il avait failli jeter le scotch à la tête de cette personne. Et qu’il a dit « je déteste les profs » !
- Mais c’est pas vrai ! geignit Pierrot. C’est de la blague !
- Pierrot, lui dis-je calmement, il vaut mieux se taire quand il y a des gens, tu ne sais pas s’ils ne vont pas tout raconter à tout le monde, s’ils ne vont pas se mêler de ce qui ne les regarde pas. Mais tu sais, ça arrive dans tous les villages, ça arrive à tout le monde.
- On nous connaît trop bien, c’est ça le problème ! gémit-il en essuyant ses yeux. Je déteste les villageois, je déteste mes parents, je déteste tout le monde ! Il n’y a vraiment que toi qui es super sympa, au moins toi tu sais toujours dire les choses en face. Et le pire, c’est que ma mère ne veut même pas me dire qui l’a fait pour que je lui casse la gueule ! Elle a l’air de vouloir que je me laisse éternellement marcher sur les pieds ! Et elle ne veut pas que je quitte la biblio parce que les gens se diraient « tu vois, il y a réellement eu un problème ».
- Pierrot, c’est aussi de ta faute. Tu dois faire attention à ce que tu dis, surtout si tu veux rire. Et il faut apprendre, à ne pas parler si fort, surtout quand il y a des gens autour de toi.
Il soupira, et me tourna soudain le dos, ce qui n’était pas dans ses habitudes, et s’en fut, sous mon regard songeur. Je confrontai ce qu’il m’avait dit à la réalité.
Je n’ai pas toujours su être franche envers tout le monde, particulièrement ceux avec qui j’ai eu des ennuis, et trouver le juste milieu entre le silence et la parole, entre l’adaptation et la défense pour ne pas me laisser marcher sur les pieds. Cela avait pris des années de dure labeur sur moi-même. Et j’avais réellement commencé le travail après un incident semblable à celui de Pierrot, alors que je n’étais qu’à ma première année de bibliothèque. Et c’était aussi en grande partie de ma faute, parce que, surexcitée, je criais n’importe quoi. J’avais rabâché cela durant neuf mois, avant de tout plaquer en plein milieu d’une permanence, estimant que j’en avais marre de laisser les autres me piétiner sans me défendre.
Puis, six semaines plus tard, après que ma mère, s’étant aperçue que je n’allais plus à la bibliothèque, m’avait profondément blessée en me disant que « je ne sais pas m’adapter aux gens », j’avais fait une grosse crise nerveuse avec des envies suicidaires devant plusieurs amies, qui m’ont conseillée de retourner à la bibliothèque, car je m’adaptais bien, les gens m’aimaient bien, et qu’eux, à ma place, ils oublieraient cet incident. J’étais donc revenue, mais plus calme, plus silencieuse, plus renfermée parce que plus prudente.
- Demain, Pierrot ira mieux, pensai-je.
Mais je me trompais. Le mercredi suivant, quand j’ouvris la bibliothèque, Pierrot arriva en retard, silencieux, la tête basse, les yeux tristes, les épaules voûtées, traînant les pieds et ne regardant personne. Quand je lui demandai la raison de cet état, il se mit en colère.
- Quoi ? cria-t-il. Tu ne te souviens déjà plus de ce qu’il s’est passé ? Cette salope… ou ce salaud, je ne sais pas, qui a mouchardé à ma mère comme quoi j’allais jeter le scotch à la tête de Sabrina ?
Je lui suggérai de tirer un trait sur cet incident. Ce n’était rien, même pas une rumeur de village. Je lui rappelai qu’il m’était arrivé une mésaventure comme ça, et que j’avais réussi à la surmonter, faisant même une leçon de sagesse. Ne parvenant pas à le convaincre, je lui demandai de se plonger dans le travail d’étiquetage de nouveaux livres qui se trouvaient sur sa table. Mais il renversa la pile en criant des imprécations contre les documentaires et contre les villageois. Puis il la ramassa à nouveau, et fit son travail vite et mal en grommelant toujours.
- Ecoute, lui dis-je, ne fais pas retomber la faute sur la bibliothèque ! Fais ton travail correctement ! Et puis, nous aussi devons nous remettre en question ! Nous aussi avons nos défauts.
Il me jeta un regard si noir que je n’eus aucune envie de continuer à parler, et me retournai, morose, repensant à quelqu’un à qui j’avais hurlé un reproche à travers tout le club dans lequel nous étions, Elle l’a entendu, mais le club aussi. Et elle n’en a pas fait tout un drame.
Et depuis, Pierrot ne parlait plus, se renfermait sur lui-même, ne soignait plus son physique, et venait à la bibliothèque sans enthousiasme.
J’avais beau lui dire que des choses pareilles arrivaient à tout le monde, surtout dans les villages, que ceci n’était pas même une rumeur qui court dans le village, alors que des gens subissent les conséquences de calomnies qui courent dans les leurs, et que ce sont des leçons de vie qui nous apprennent à être plus prudents sur ce qu’on dit. Que le « cafard » comme il appelait le responsable de l’incident a sûrement déjà oublié celui-ci, et que le fait de continuer de travailler montrera qu’il n’y a eu, en réalité aucun problème. Qu’il faut apprendre à gérer nos émotions. Et que si les parents ne comprennent pas toujours le fond de ces dernières, où n’y font pas attention, il ne faut pas y prendre garde, ils ont aussi leurs défauts.
Mais, alors qu’autrefois Pierrot me considérait comme sa confidente et m’écoutait, j’avais à présent l’impression de parler dans le vide.
Je lui conseillai plusieurs fois d’aller consulter un psychologue, lui donnai l’adresse de celui chez qui j’allais quelques années plus tôt, de m’accompagner aux séances de yoga, lui proposai de lui prêter mon livre et mon cahier de la « confiance en soi », qui m’avait tant aidée à changer. Mais ce n’était plus qu’un roc inébranlable, enfermé dans sa tristesse et dans un mutisme presque inquiétant.
Mais que pouvais-je de plus pour lui ? Je me le suis demandée. Rien. Je ne pouvais que le conseiller en amie. Pierrot était encore un enfant. Il m’est arrivé bien souvent de penser que, bien qu’il soit d’un âge adolescent assez proche de l’adulte, ce n’était encore qu’un enfant. Insouciant, joyeux, mais aussi immature, et trop vulnérable psychologiquement.
Cette nuit, ses parents ont entendu comme une détonation. Ils l’ont trouvé étendu à terre, la tête baignant dans son sang, le vieux pistolet de son père abandonné près de sa main.
Pierrot n’a pas laissé de billet sur la table. Il m’a écrit une courte lettre, me demandant pardon de ne pas m’écouter, me disant que son village et ses parents l’ont tué, et l’a postée de façon à ce qu’elle arrive chez moi le jour même de son acte fatal.
Portée par la douleur et le dégoût, j’ai couru jusqu’au centre du village y pleurer et y vomir. Ce village de solidarité, de dialogues, où les gens se connaissent si bien était aussi un village d’hostilités, une fosse aux loups, où l’air le plus chaud peut être glacial.
Mais ce n’était pas ça ce que je pensais vraiment à ce moment. C’est ce que pensait Pierrot, c’est ce que j’aurais pensé au temps de mon propre incident. En fait, j’étais dégoûtée par son geste, lui qui aimait tant la vie, et parce qu’il me semblait avoir échoué avec lui.
- Ah Christelle, me disent les gens, on l’aimait si bien, ton Pierrot. Autant que toi.
Oui, mais l’ont-ils montré ? Moi, ça ne fait (presque) plus rien, je suis aguerrie, mais à Pierrot, l’ont-ils montré, en ne respectant pas sa faiblesse psychologique ? En allant tout dire à sa mère, au lieu de savoir se taire, où de le dire en face ? D’un autre coté, le garçon n’avait pas tort de se révolter, même si ce n’est pas en se tuant qu’il aurait du le faire ; ces gens qui préfèrent dire ce qui ne va pas à nos mères nous donnent l’impression de nous prendre, en partie, pour des enfants. Mon psychologue m’avait dit à propos de mon propre incident : « il aurait du se taire, ou alors vous demander en face ce qui le tracassait ». Devenant adulte, j’avais appris peu à peu à gérer mes émotions. Tout le monde a une certaine sensibilité, mais si personne ne la maîtrisait, la vie serait impossible.
Oh, Pierrot, pourquoi donc n’as-tu pas pris, comme moi, le temps de te soigner, le temps de devenir adulte ? Jamais je ne pourrais combler, dans mon cœur et à la bibliothèque, ce vide énorme que tu as laissé, jamais je ne pourrais soigner cette blessure-là, bien pire que celle infligée par une rumeur de village !