Pour en finir avec JP II et commencer avec Benoit XVI...
... Voici un texte d'Alain Finkielkraut :
"J’étais au Québec lors de l’élection, à la fois prévisible et inattendue, de Joseph Ratzinger. Il était le favori, mais tout le monde répétait à l’envi que celui qui entre pape au conclave en ressort cardinal. Au cours d’un radio-trottoir diffusé par la télévision québécoise immédiatement après l’Habemus papam, j’ai pu entendre un habitant de Montréal prononcer cette phrase : « Je m’intéresserai au pape le jour où sera élue une femme noire monoparentale ». Je me suis d’abord dit : « Ce type est dingue ». Or cette réaction n’était pas atypique ; elle était symptomatique de ce qui s’est passé au Québec et, plus largement, dans le monde.
L’esprit du temps avait donné des consignes précises à l’Esprit Saint : il ne lui a pas pardonné sa désobéissance. Les gardiens du Magistère de l’opinion se sont mis en colère ; les prélats de la Congrégation pour la propagation de la doctrine de la foi démocratique ont, avec une grande vigueur, excommunié le pape. Le nouveau parti dévot réclamait Zapatero Ier, il a eu Benoît XVI. Cela ne lui a pas fait plaisir.
Premier constat : Ratzinger était le choix de Jean Paul II. On peut même se demander si celui-ci n’a pas nommé les cardinaux en fonction de cette élection à venir. Or si Jean Paul II, dont les obsèques ont donné lieu à une vague de tendresse planétaire, était adoré, celui qui a été son conseiller le plus proche est détesté. Cela signifie que Jean Paul II a cru pouvoir disposer de la technique, mais que c’est la technique qui a disposé de lui. On aimait son image, non son message. Car les médias favorisent l’immédiat au détriment des médiations. Autrement dit, le régime sous lequel nous vivons, c’est celui de l’obscène, de l’obscénité de la présence pure. On s’est félicité de la présence charismatique de Jean Paul II, sans prêter attention à ce qu’il avait à dire.
Ratzinger est plus calotin que cabotin. Il n’a pas été comédien dans sa jeunesse. Nietzsche dit dans Le Gai savoir qu’à l’ère moderne les acteurs, des acteurs de toutes catégories, sont les véritables maîtres. Ils succèdent aux constructeurs. Jean Paul II était un grand acteur. Je crois que Benoît XVI est plutôt un constructeur.
L’hostilité de l’esprit du temps a trouvé son paroxysme non pas au Québec mais en Angleterre et en France, lorsqu’on s’est aperçu que Benoît XVI avait été enrôlé dans les Jeunesses hitlériennes. Il a été affublé par Canal+ d’un uniforme nazi et a été désigné sous le nom d’« Adolf II ». Cette blague immonde a choqué les évêques, mais aussi le CRIF qui l’a condamnée, ce dont j’ai été très heureux. Cette attaque était abjecte. Il suffit de lire Ratzinger pour savoir qu’il poursuivra et approfondira le dialogue avec les Juifs. Dans une autre émission de Canal+, les humoristes ont dressé une statue à Dieudonné. D’un côté on vous explique que l’homme qui a dit que les Juifs sont des « négriers reconvertis dans la banque et dans le spectacle » est un humoriste persécuté, et, de l’autre, que Benoît XVI est hitlérien. Cela se passe de commentaire.
Mais si ma protestation contre l’intolérance d’un esprit du temps qui, parce qu’il est convaincu d’avoir inventé la tolérance universelle, ne veut rien entendre d’autre que lui-même, se convertit en un sentiment plus positif, c’est que j’ai le sentiment qu’un pape pensant a été élu dans un monde de la bien-pensance. « Pensant » est traduit par « conservateur ». Mais qu’est-ce que le progressisme aujourd’hui ? La dissolution de toutes les différences dans une gigantesque copulation interactive où les hommes et les femmes échangent leurs prérogatives et où le pape fait de la publicité pour les préservatifs.
Et que nous dit le pape pensant ? Que le monde actuel est en proie au nihilisme de l’indistinction. À force de libération, tout commence à s’équivaloir. Tout est pareil. Tout est interchangeable. Les frontières entre les adultes et les enfants, entre les sexes s’estompent. La religion du semblable ne tolère aucune exception. La vraie question aujourd’hui est celle-ci : voulons-nous d’un monde complètement indifférencié ? Ne devons-nous pas penser, à notre tour, au moyen de nous libérer de ces processus de libération continuels ? Deuxième interrogation, qui va dans le même sens : voulons-nous d’un monde exclusivement et totalement profane ? Si la sécularisation c’est la profanation de toutes choses, n’a-t-elle pas manqué son but ? Cette question que soulève Benoît XVI concerne les laïques autant que les religieux.
Ultime problème et qui résume tous les autres. Joseph Ratzinger, parce qu’il est catholique, défend une certaine idée de la nature. Cela le conduit à des positions certes critiquables. Mais il n’en reste pas moins que le questionnement qu’il suscite vaut d’être entendu. Nous avons donné congé à l’idée de nature, nous vivons dans un monde de part en part historique et donc indéfiniment transformable, mais quel prix payons-nous pour cette fluidité ? Jusqu’où ira-t-on ? Peut-on totalement se passer de l’idée de nature ? Les questions que pose l’Église sont un défi intellectuel. C’est pourquoi je salue cette élection."
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