Essai sur l'identité personnelle sous forme de nouvelle.
Je m’appelle Dincht. Enfin pour dire vrai, ce sont mes parents qui m’ont appelé Dincht. Moi, je n’ai pas eu le choix. C’est une tragi-comédie de s’apercevoir qu’avant votre propre naissance, vous êtes déjà déterminé à porter un prénom qui ne vous ira peut être jamais. Ils ont dû le choisir après un long débat, un de ce où assis bien confortablement autour d’une table, ils échangent des idées tout en buvant leur apéro. Probablement que cette soirée avait été planifiée depuis plusieurs jours déjà comme étant la soirée où ils décideront du prénom d’un gamin qui n’existe même pas.
C’est mon prénom et pourtant je ne l’ai même pas choisi. La façon dont j’ai envie qu’on m’appelle ne m’appartient même pas. Cela suffirait d’emblée à montrer que ma capacité de choisir est une notion qui m’est complètement inconnu.
Tout ce qui m’est destiné, comme par exemple les papiers d’identité, les factures ou encore les diplômes portent mon nom. Impossible de lui échapper désormais. Et lorsque, je sors dans la rue pour l’éviter, il m’arrive de l’entendre. La plupart du temps, il s’agit de moi. Je me retourne et c’est ma famille, mes amis, mes connaissances. A force de l’entendre, j’ai fini par croire que je m’appelais vraiment Dincht. Oui, j’ai fini par croire que ce prénom était mon moi le plus profond ; Qu’il était un caractère inné et qu’il faisait intrinsèquement parti de mon être. Je suis Dincht. Je suis Dincht. Je l’ai toujours été.
Mais parfois, il ne s’agit pas de moi. Je me retourne et constate avec stupéfaction qu’il s’agissait bien d’un autre que moi qu’on avait appelé par ma désignation. Et là terminé, mes repères s’évanouissent.
Il y a des jours où lorsque l’on me demande mon prénom, je n’ai pas envie de répondre : je m’appelle Dincht, mais plutôt : on m’appelle Dincht.
D’une part, parce que ce n’est pas moi qui est décidé de m’appeler comme ça, et d’autre part parce que je ne m’appelle jamais moi-même.
Si je m’appelais moi-même - ce qui est le cas des individus qui se nomment à la troisième personne - cela voudrait dire qu’il y aurait un deuxième moi qui ouvrirait un dialogue avec mon premier moi mais que ce deuxième moi serait innommé. Or cela montre combien le caractère propre du véritable moi est qu’il soit innommé. Je suis, en effet, en droit de me demander qui est ce je qui dit il ?
Je ne m’appelle pas parce que je n’ai tout simplement pas d’appellation.
Lorsque je dis aux gens qui viennent chez moi que mon chat n’a pas de nom, ils sont tout choqué, tout affolé. A quoi ça sert de l’appeler Berlingot si une semaine plus tard, je finis par l’appeler Mimine ou Moumoune. Que je nomme mon chat Maria, Kennedy, ou bien Lennon, ce n’est pas pour autant qu’il répondra à l’un plus qu’à l’autre ; Qu’il me fera le ménage, qu’il me gouvernera ou qu’il me chantera une berceuse. Qu’on soit d’accord, il s’en fout complètement. Et bien dans ma vie, j’ai appris à m’en foutre aussi.
Donc pour résumer, non seulement on avait choisi ce prénom à ma place mais en plus on avait finit par me faire croire que c’était moi qui l’avait choisi.
Dans la vie, j’ai appris que tous les choix qu’il m’était donné de faire suivaient tragiquement le même schéma. Le système est bien rodé. Peut être trop. Tu as le choix entre A ou B - dit le système - à la condition unique que tu choisisses A. Depuis que je suis tout petit, on m’a fait croire qu’il y avait des choix à faire dans la vie. Mais je n’en ai jamais vu la couleur. Faut être con quand même ! Ceci dit, c’est vrai qu’on est con quand on est petit. Ca doit certainement être pour ça qu’ils s’empressent de nous remettre si rapidement la panoplie complète d’illusions. Ils ne veulent pas attendre qu’on devienne grand. Les lâches !
Une fois qu’on vous a fait croire qu’un bonhomme accompagné de rennes volant était capable de passer dans la cheminée de six milliards de personnes en seulement quelques heures, vous êtes capable de croire n’importe quoi. Même des idées encore plus farfelues telles que celles d’Amour, de Liberté, de Morale, de Bonheur.
Ce qui est tragique, c’est qu’il y a des gens qui restent petit.
Ce qui est comique, c’est qu’ils pensent agir comme des grands.
Pour en revenir à moi, il y a celui que je suis, celui que j’aimerai être, et celui que je suis pour les autres. Je ne suis pas unique. Je ne suis pas double. Je suis triple. Ce sont les trois formes de vision de mon être.
Celui que je suis va tendre à devenir celui que je voudrais être en agissant de manière à être celui que je veux devenir. Mais une fois que je suis devenu celui que je voulais être, si peu que j’y parvienne car cela est impossible, je ne serai pas forcément pour les autres celui que je suis devenu.
C’est pourquoi, ces trois formes déterminent ensuite une multitude de personnalités variables.
En effet, lors des deux premières formes, si je dis qu’il est impossible d’être celui que je veux devenir, c’est précisément parce que je veux toujours être différent de celui que je suis déjà. Celui que je suis aujourd’hui, c’est celui que je voulais devenir hier mais ce n’est pas celui auquel j’aspire à être demain. Ma personnalité est indéterminable, car instable. Quant à la dernière forme, qui est celle que je suis pour les autres, rien n’affirme que deux, trois ou quatre individus auront la même perception de moi en me voyant dans un même état, que je suis incapable de conserver. Je suis donc un triple flux de personnalité.
Merde, je suis pourtant certain d’être le jeune homme vigoureux de 25 ans aux cheveux épais et aux yeux verts. Je suis le sage qui parle aux ignorants. Je suis l’amoureux du charme féminin, de la luxure et de l’absurdité. Mon physique, mes vertus et mes vices, parbleu ! Voila mon identité.
Mais pourtant, tout cela ne peut me définir en tant que personne puisque tout est soumis au changement. Mon âge va augmenter, mes cheveux vont se désépaissir, ma libido va disparaître. Je peux me couper les cheveux, me mutiler, aimer l’ignorance et me voila complètement différent d’hier. Je n’étais donc pas ce jeune homme qui existait, il y a une minute. Je n’étais pas celui que je croyais être il y a un instant.
Alors si je n’ai jamais eu de personnalité fixe, saisissable et définissable, que reste il de moi en tant que caractère unique et distinguant ?
Il reste le moi social défini dans le temps et dans l’espace. Le seul sur lequel je puisse compter pour me définir. Je suis celui qui est né telle année à tel endroit, qui habite ici et qui pratique tel métier.
Lorsque je dis que je suis cadre à une personne, elle saisit immédiatement ma personnalité ou devrais je dire la personnalité du Cadre. Ils ne savent plus voir le réel quand ils se présentent à eux parce qu’ils ont un concept prédéfini de celui ci. Peut être, est-ce aussi parce que le réel est justement insaisissable. Ainsi lorsque j’apparais avec ma Mercedes de fonction et mon journal sous le bras, ils n’ont pas en face d’eux Dincht mais… Le Cadre. Voila ce que je suis : un concept.
Faute de pouvoir définir des personnalités, on en a créé des toutes faites dans des boîtes. Il y a celle du businessman qui occupe sa vie à son travail mais qui oublie sa famille. Celle du paysan, bien brave et bien simple. Celle de l’anarchiste qui court à l’institution dès qu’on lui casse la gueule. La vie est faite de stéréotypes et il est impossible de m’en abstraire. Ils permettent de s’assurer de ma personnalité par un jugement simple et rapide.
Tyler Durden semble négliger que si je ne suis pas mon job, mon compte en banque, ma voiture, ou le contenu de ma mallette alors je ne suis plus personne. Il n’y a que ce caractère social qui puisse me distinguer des autres car sinon que resterait-il ?
- Mais justement, Tyler veut montrer que tu n’es personne !
Il a entièrement raison. La vérité est que je suis personne. Ce moi social n’est qu’un semblant de surface. On ne peut peut-être pas s’abstraire des stéréotypes mais on peut les faire varier. Donnez moi un million de dollar et vous verrez bien que j’évoluerai vers une nouvelle boîte, vers une nouvelle personnalité commune. Dès demain, changez mes fringues et mon job et j’entrerai dans la peau d’un nouveau gars. L’identité sociale ne fournit qu’une personnalité fixe en apparence. Elle est aussi mouvante que le reste.
Bordel mais qui suis-je alors ? Je ne suis qu’un être en perpétuel changement. Je ne suis personne, ou alors je suis tout le monde. Je suis celui qui sent et qui ressent, celui qui perçoit et qui est perçu, celui qui veut et qui ne veut pas. Je suis l’Homme en tant qu’homme. Je suis le Tout sous la forme du Singulier. Et c’est pour ça que les gens m’appellent seulement Dincht.
Malheureusement le fait de m’appeler seulement Dincht leur a fait oublier qu’ils étaient uniquement moi. Depuis cet oubli fondamental, la plupart d’entre eux me traitent comme si je n’existais pas. Il suffit de s’asseoir sur un quai de gare, pour voir à quel point ils m’ignorent. Je devrais plutôt dire qu’ils feignent de m’ignorer, car en réalité, ils savent très bien qu’ils ne vivent que pour moi. Ils savent très bien qu’ils existent uniquement grâce à moi. C’est choquant.
Bien qu’on puisse imaginer n’importe quelle situation, imagine la suivante. C’est une situation qui arrive généralement une fois toutes les deux semaines dans notre société civilisée, parfois même chaque semaine. Tu la vivras ainsi peut être différemment quand elle se reproduira. Cette situation, c’est celle d’aller chez MacDo. Je pousse les portes et entre chez le Monsieur souriant aux habits jaunes à cheveux rouges. Je perçois alors des tas de gens en action. La plupart mangent et discutent, certains me regardent entrer, d’autres sont debout en train de commander.
Il y a cinq minutes, j’étais dans ma voiture et ces gens là n’existaient pas. Et là les voici, ici, apparût de nulle part. Que pouvaient ils bien faire ici si ce n’était que d’attendre mon arrivée. J’espère ne pas les avoir fait trop languir. Ils étaient tous disposés à des places précises pour moi. Me voici tel l’acteur principal d’un film qu’on attendait dans le studio pour commencer à tourner. Je m’avance pour faire la queue. Voici mon tour qui arrive. La serveuse me demande ce que je désire avec un sourire timide. Je lui réponds un best of d’une voix posée. Je regarde tous ces inconnus actifs qui sont derrière le comptoir. Elle se met alors à crier : un menu best of, alors que personne ne l’écoute, excepté moi, c'est-à-dire tout le monde. Les autres serveuses ne me regardent pas. Ces jolies filles font semblant de ne pas me voir. Elles jouent aussi le jeu de l’ignorance. Les coquines. Ils et elles sont pourtant tous et toutes ici dans le seul but de me distraire. Ils ne sont là que pour espérer créer une interaction. Parfois je la crée, parfois non. Mais parfois, ce sont eux qui la créent.
Ils jouent tous le rôle d’une vie qui leur est propre mais qui, en réalité, n’est là que pour animer la mienne.
Je vais m’asseoir, je mange et je les observe. Je vois alors un couple exister dès qu’il eut passé la porte d’entrée. Je ne peux pas dire d’eux qu’ils fassent semblant d’être ensemble. Mais je peux dire d’eux qu’ils sont deux évènements extérieurs séparés mis ensemble pour moi. Les évènements extérieurs, complètement hasardeux, surviennent sans la moindre raison. L’environnement extérieur est plein de surprise et je le dévore à chaque seconde par ces questions.
Avec qui donc pourra t’il m’être donné d’interagir aujourd’hui ? Qui va exister - par - et pour moi aujourd’hui ? Certainement pas celui qui entre par la porte de derrière ou qui sort des toilettes lorsque je suis parti.
- Merde ! Tu ne serais pas un peu égocentrique ?
Il faut qu’il ouvre les yeux, il ne voit pas que le monde est égocentrique dans sa totalité. C’est ce qui rend mon ego inexistant. Chaque point de conscience est unique dans son universalité. Il y a cette idée anti-subjectiviste dans laquelle le monde se passe de moi pour tourner. Elle naît du fait que j’ai l’habitude de voir des hommes mourir avant de mourir moi-même et que j’en déduis que la vie pourra se passer de moi lorsque je devrais la quitter à mon tour. L’erreur naît de la croyance d’être la personne qui meurt alors que nous ne la sommes pas. Si j’incarnais véritablement la place du mort, alors je comprendrai que le jour deviendrait nuit. Je comprendrai que les autres n’existaient que parce que j’existais. Je comprendrai que le monde n’existait que parce que j’existais.
- Mais non, le monde n’existera assurément plus pour toi mais il continuera d’exister pour les autres.
Ce serait oublier que je ne suis pas les autres.
Peut on dire du monde qu’il existe si aucun être ne peut avoir conscience de lui. Les couleurs n’existent que pour celui qui sait les voir. Les sons n’existent que pour celui qui sait les entendre. De même, le monde n’existe que pour celui qui en prend conscience. Dès lors que je nais sitôt que je meurs. Tout n’est que ma représentation et uniquement ma représentation. Et si un évènement extérieur, par exemple un homme, voulait me supprimer alors il faudrait le prévenir qu’il signerait de son acte son propre arrêt de mort : Pauvre fou ! Si je pars, tu pars avec moi !
- C’est affolant. J’ai peur de ne plus suivre. T’es quelqu’un, t’es personne, t’es tout le monde ?
Je suis tout à la fois. Je suis quelqu’un qui n’est personne en général mais qui est tout le monde en particulier.
Tu sais désormais tout sur moi. Mais ne tente pas d’en faire le bilan…